
« Je voudrais dormir et ne plus penser. »

Encore un enfant prodige du paysage cinématographique français – et lequel! Âgé d’une vingtaine d’années, Nathan Ambrosioni sort déjà son cinquième long métrage, et quelle merveille ce dernier est! Les enfants vont bien commence par un drame : Suzanne (Juliette Armanet) rend une visite surprise à sa sœur Jeanne (Camille Cottin) avec ses deux petits enfants. Le lendemain, cette dernière se trouve seule avec Gaspard et Margaux – la mère a disparu, volontairement, à ce qu’il semble.
La première image du film révèle d’emblée l’interprétation des motifs de la disparition de la mère. On voit Margaux et Gaspard adossés l’un sur l’autre sur la banquette arrière de la voiture de leur mère. L’image représente le regard de cette dernière qui se retourne pour vérifier si ses enfants vont bien. Les enfants vont bien, tel est le titre du film et c’est en même temps, semble-t-il, l’objectif de la mère qui disparaît, fatiguée et à bout de ses forces après la mort de son conjoint, et confie les siens à sa sœur afin qu’elle veille sur eux. La traduction anglaise du film, Out of love, fortifie cette hypothèse du pourquoi de la disparition : aussi paradoxal que cela puisse paraître, Suzanne ne quitte pas parce qu’elle n’aime pas ses enfants, mais par amour pour eux – afin qu’ils puissent mener une vie plus heureuse aux côtés de sa sœur qui vit seule, mais qui est stable et qui a un travail bien payé et en qui elle a confiance et qui sera une tante aimante. Ce qu’elle ne deviendra jamais, c’est une seconde mère, comme l’explique le réalisateur :
« Elle se retrouve avec la charge de ceux de sa sœur, avec la nécessité de trouver sa place auprès d’eux, une place éminemment instable dans la mesure où elle ne remplacera jamais leur mère. »
Lorsque Jeanne accueille la famille, qui est venue par surprise, chez elle, elle remarque tout de suite que Suzanne va mal. Pendant que Jeanne improvise et prépare un souper à la base des rares ingrédients dans son frigo, Suzanne s’éclipse vite en haut pour prendre une douche – Jeanne la retrouve ensuite endormie sur son lit. Il est vite clair que Suzanne est complètement épuisée. Plus tard dans la soirée, peu avant de se coucher, elle entonne doucement l’une de leurs chansons préférées de jeunesse : La nuit n’en finit plus de Petula Clark qui y exprime sa solitude en l’absence de l’amoureux. Quand on entend Suzanne chanter à voix basse « Je voudrais dormir et ne plus penser », on a la chair de poule, on ressent toute sa tristesse et déprime. Les deux sœurs se serrent dans les bras, étroitement et longuement, et Suzanne, sans pleurer, articule enfin ce qui est évident pour l’autre : « Je suis fatiguée, Jeanne. » Cette dernière, qui s’en doutait déjà, promet d’être à son écoute : « On se parlera demain. On va prendre le temps. »
Or, le lendemain, elles n’auront plus le temps – Suzanne aura disparu dans la nuit, laissant un mot d’adieux et ses clés pour son appart sur la table. Jeanne essaie d’abord, en vain, de joindre sa sœur au téléphone, puis elle dépose les enfants inquiets chez son ex-femme Nicole (Monia Chokri, excellente comme dans tous ses rôles), qui travaille comme artiste dans son atelier à la maison et à laquelle Jeanne se sent toujours très attachée. Lorsque Jeanne arrive dans l’appartement de sa sœur, personne ne s’y trouve, elle ne découvre que le chaos laissé par une mère célibataire débordée par la situation.
Ce qui est intéressant, c’est que cette scène reflète l’une tout au début du film où un observe Jeanne, une agente d’assurances,à son travail qui consiste à aller sur le lieu d’un sinistre afin d’estimer les dégâts. Ironiquement, c’est ce qu’elle doit faire après son propre drame familial : évaluer la gravité de la situation et essayer de trouver une solution. Dans ce cas : avoir recours à l’aide des autorités. Jeanne signale la disparition de sa sœur à la police, mais cette dernière, puisqu’il s’agit de toute évidence d’une disparition volontaire et non d’une disparition suspecte, ne peut pas ouvrir d’enquête. Jeanne est perplexe et ne comprend pas pourquoi la disparition soudaine d’une mère n’est pas considérée comme un événement inquiétant. Si elle ne veut pas garder les enfants et demander la délégation des droits de parenté, Margaux et Gaspard seront pris en charge par l’assistance sociale et par la suite, vraisemblablement, séparés dans des familles d’accueil différentes. Jeanne se voit donc confrontée à des décisions très dures : accepter la maternité alors que le fait qu’elle ne voulait jamais avoir d’enfants avait causé la rupture avec Nicole ou risquer que ses neveux souffrent d’un traumatisme supplémentaire?

Le réalisateur tenait à montrer une protagoniste qui ne correspond pas à la représentation stéréotypée des femmes :
« À travers son personnage, je cherchais à exprimer le fait que ce n’est pas une évidence pour une femme de ressentir un sentiment de maternité face à des enfants. J’ai conscience que c’est un type de représentation rare au cinéma, mais il est important pour moi de dissocier les notions de féminité et de maternité. On peut être femme sans être mère. Tout comme on peut devenir parent sans avoir donné naissance. »
Si les trois personnages, Jeanne et les deux enfants, semblent très calmes dans un premier temps après la disparition, la façade tombe rapidement : Gaspard fait pipi au lit et arrive à pleurer. Enfin, Margaux, plus jeune, ne comprend pas ce qui lui arrive, mais reste très silencieuse, et Jeanne souffre de crises de panique.
Le talent du réalisateur réside notamment dans la représentation subtile de ces émotions : pendant la crise de panique de Jeanne, celle-ci se trouve seule devant la porte de sa maison. Elle est filmée en plan moyen, sa figure étant petite, à droite, alors que le reste de l’image est pris par le mur de briques de la maison comme si l’immensité du mur pesait sur elle. Hormis ces plans qui soulignent l’impuissance des personnages, Ambrosioni excelle également lorsqu’il s’agit de mettre en relief la séparation émotionnelle entre deux rôles. Citons par exemple la scène dans laquelle Jeanne invite Nicole dans un restaurant pour la remercier de son aide avec les enfants. Ambrosioni montre les anciennes amoureuses en gros plan, l’une après l’autre, afin de faire ressortir leur intimité et leur proximité émotionnelle. On sent que Jeanne a encore beaucoup d’émotions pour Nicole et souhaite reprendre une relation amoureuse avec elle. Cependant, quand Nicole lui parle de sa nouvelle copine, l’ambiance change et la distance émotionnelle soudaine est traduite par le changement de plan, passant du gros plan au plan américain. L’intimité est perdue, on voit les deux femmes assises l’une en face de l’autre. À d’autres moments, ce n’est pas une table qui sépare les personnages, mais les croisillons des murs vitrés, par exemple dans une scène à la nouvelle école des enfants où Nicole confronte Gaspard après une dispute avec une camarade de classe.
En résumé, Les enfants vont bien est un film à voir absolument. Il convainc par sa thématique, ses dialogues, son esthétique et surtout par la prestation des trois actrices principales.
Bande-annonce
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