Montreal ma belle - Une

Montréal ma belle – Renaître

« Tu crois que tu as encore 20 ans. »

Montreal ma belle - Affiche

Montréal ma belle de la cinéaste sino-montréalaise Xiaodan He est le premier film portant à l’écran une lesbienne chinoise réprimée : jusqu’à ses 53 ans, Feng Xia (Joan Chen), immigrée avec sa famille à Montréal il y a 14 ans, a renoncé à ses propres désirs et s’est soumise au système patriarcal traditionnel chinois : elle a été une mère dévouée pour ses enfants et une femme obéissante pour son mari avec qui elle mène un mariage sans amour. Mais lorsqu’elle rencontre Camille (Charlotte Aubin), une jeune Québécoise libre et insouciante, sur un site de rencontre, Feng Xia arrive peu à peu à vivre un désir longtemps refoulé. La découverte de sa sexualité, l’amour interdit dans sa culture déclenchent en même temps une découverte de soi – sans les attentes des autres. 

Renaissance à la ménopause

Si, aux yeux de la société (masculine), la vie d’une femme s’achève au moment de l’entrée de sa ménopause, et de nombreuses femmes, souffrant de déprime et de symptômes pénibles, sont amenées à le penser elles-mêmes, He montre une protagoniste différente. Certes, Feng Xia souffre, elle aussi, de bouffées de chaleur et de la sécheresse vaginale. Toutefois, pour elle, cette étape de la vie féminine entraîne paradoxalement une renaissance et un processus d’émancipation, comme l’indique la réalisatrice :

« Feng Xia traverse une période difficile et symbolique pour une femme : la ménopause. Elle ressent sa vitalité s’effacer, consciente que ce processus est irréversible. Face à cela, elle fait un acte de courage : reprendre le contrôle de sa vie, embrasser la liberté que son pays d’accueil lui offre et vivre enfin sa sexualité. »

Ce processus d’émancipation est soutenu par sa fille aînée, Joy, qui dès le début du film, lors d’une visite médicale, déclare à sa mère : « À partir d’aujourd’hui, je ne vais plus traduire pour toi. Je sais que t’es capable de parler français fait que force-toi un peu là. T’es pas si stupide, t’es juste trop paresseuse. »

Montreal ma belle - Joan Chen -Copyright Filmoption - Renaissance à la ménopause
L’ombre de ce qu’elle pourrait être : Feng Xia (Joan Chen) au début du film | Copyright Filmoption

Lorsque, peu après, la famille de quatre, Feng Xia, Wang, Joy et le petit Dong Dong, sont réunies à table pour le souper, les deux parents expriment leur désir d’un futur plus assouvi – l’un au niveau professionnel, l’autre au niveau personnel : le père, qui tient un dépanneur, vient de recevoir l’invitation à un entretien d’embauche (la seule après des dizaines de refus) et aspire à réaliser enfin son rêve de jeune homme, soit de travailler dans le domaine de la construction, ici au Québec. La mère, en revanche, rêve de mieux s’intégrer dans la culture québécoise : elle s’est donc inscrite à un cours de français subventionné par le gouvernement. Si leur fille de 18 ans soutient leurs projets avec enthousiasme et déclare même, non sans cynisme, « Vous ne pouvez pas dépendre de moi pour toujours », ce qui en soi souligne le renversement de rôles parents-enfants dans la famille, Wang, qui est plus conservateur, n’approuve pas les tentatives d’émancipation de sa femme. 

L’amour sur ordonnance

Hélas, l’espoir qui s’annonce pour les deux adultes ne se réalisera que pour Feng Xia dont le prénom signifie, à juste titre, « phénix », donc l’oiseau qui renaît de ses cendres. Sa vie était simplement grise et morte jusque-là! Si Feng Xia s’épanouit dans la classe de français multiculturelle, entourée de jeunes immigrés issus des quatre coins du monde et pleins de rêves pour leur vie qui ne fait que commencer ici à Montréal, Wang rentre de son entretien d’embauche terrassé : il a beau avoir de l’expérience professionnelle de son temps en Chine et proposer de travailler sans salaire pendant les trois premiers mois, faute de diplôme québécois l’entreprise n’est pas prête à lui donner une chance. L’espoir qui flottait dans l’air se dissipe donc peu à peu pour le mari, ce qui intensifie ses frustrations et son agressivité envers sa femme qui passe de plus en plus de temps dehors, sans qu’il sache où elle va – ou avec qui elle s’amuse…

Montreal ma belle -John-Xu- Amour sur ordonnance -Copyright-Filmoption
Frustré de la vie à Montréal : Wang (John Xu)

Contrairement à Wang, Feng Xia ne fait, paradoxalement, que respecter les consignes de son médecin qui lui a prescrit, contre ses symptômes de ménopause, de « soulager [son] stress », de faire des choses qui lui font du bien. Lorsqu’elle rencontre Joseph, un jeune Cubain au cours de langue qui est venu à Montréal pour se lancer dans le monde de la mode et pour vivre librement son homosexualité, un désir longtemps refoulé renaît en elle. Elle s’inscrit à un site de rencontre pour lesbiennes et parmi les photos sur le site web, son regard se pose immédiatement sur Camille, la Québécoise de 30 ans aux cheveux blonds à boucles sauvages.

Montreal ma belle - Charlotte Aubin-Copyright - Filmoption - Amour sur ordonnance 2 Camille
Jeune et insouciante, mais aussi pleine de mélancolie : Camille (Charlotte Aubin)

Quand Feng Xia lui rend une visite surprise à son café et que la tension et l’attraction physique entre elles montent, on réentend sa phrase tout au début du film au cabinet médical où elle avouait que, parfois, des idées lui venaient à l’esprit de « faire de mauvaises choses ». Et dans la culture traditionnelle chinoise, l’amour entre deux femmes avec une différence d’âge de plus de vingt ans est certainement considéré comme une « mauvaise chose ». 

La découverte (tardive) de la propre sexualité

Quand on observe le couple chinois faire l’amour, on a du mal à parler de « faire l’amour ». Wang manque de tendresse et d’empathie au lit, il abuse de sa femme, qui reste inerte sous lui, pleine de douleur, afin de remplir ses devoirs conjugaux. En plus de la violence physique, Wang soumet son épouse à une violence psychique par des formulations humiliantes telles qu’« On dirait un poisson mort » et par son comportement glacial. Avec Camille, l’opposition créée ne pourrait pas être plus grande : si Feng Xia est d’abord très tendue et timide envers cette jeune femme, elle se sent de plus en plus à l’aise et se livre peu à peu à sa passion. Camille ne la juge pas, elle l’accueille sans préjugés – sa culture différente, son français imparfait, son âge avancé ne comptent pas pour elle. Les deux femmes se voient reflétées l’une à l’autre : Camille, la fille perdue qui ne sait pas quoi faire de sa vie, et Feng Xia qui sort de toute une vie d’abandon de soi : « J’aime ta mélancolie, je vois moi-même dans ton visage », cette dernière lui chuchote, et l’autre réplique : « C’est fou, j’ai ressenti la même chose. »

Montreal ma belle - Charlotte et Joan -Filmoption - La découverte
Redécouvrir une sexualité refoulée depuis des années : Camille et Feng Xia

Tout ce que Camille cherche, c’est le plaisir, le sexe, la légèreté. Bref, un plan cul. Mais les émotions naissent quand même, ce qui crée des tensions entre les amoureuses lorsque Feng Xia découvre qu’elle n’est pas la seule amante dans sa vie. En même temps, son mari, qui a découvert qu’elle séchait ses cours, commence à l’espionner et découvre sa liaison secrète. Le monde de Feng Xia est sur le point d’exploser – et elle sait ce que la révélation de son secret voudrait dire pour elle et sa famille dans la communauté chinoise à Montréal qui, traditionnellement, cherche à garder la face à tout prix… 

Déclaration d’amour à Montréal 

Montréal ma belle est une véritable déclaration d’amour à cette métropole vibrante qui pour beaucoup d’immigrés est associée à la liberté : la vie libre, l’amour libre, le lieu où leur propre rêve peut prendre forme. Feng Xia le dit très bien dans le cours de langue : demandée par la prof comment elle trouve Montréal, elle répond : « Montréal est comme moi. On est simples. » Contrairement à beaucoup de ses compatriotes, dont son mari, Feng Xia ne veut plus rentrer en Chine. Après quatorze ans passés dans cette ville, cette dernière est devenue son alter ego, son propre espace de possibilités qu’elle commence tout juste à explorer. 

Avec son long-métrage, Xiaodan He présente une intrigue extrêmement touchante et humaine – et je peux très bien comprendre pourquoi, dès maintenant, la presse cinéphile fête le film comme un point tournant dans le cinéma de la diaspora asiatique queer. Or, à mon humble avis, le jeu des acteurs aurait profité d’un peu plus de subtilité et de nuances – ce qui concerne les protagonistes en partie, mais surtout les acteurs secondaires. 

Bande-annonce  

Fiche technique

Titre original
Montréal, ma belle
Durée
117 minutes
Année
2025
Pays
Québec (Canada)
Réalisateur
Xiaodan He
Scénario
Xiaodan He
Note
7 /10

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Fiche technique

Titre original
Montréal, ma belle
Durée
117 minutes
Année
2025
Pays
Québec (Canada)
Réalisateur
Xiaodan He
Scénario
Xiaodan He
Note
7 /10

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