« Alors ça, c’est la mondialisation. On ne sait plus qui est qui. »
Dans Ici et là-bas, de Ludovic Bernard, l’immigration « classique », celle de l’Afrique en Europe, est renversée : Adrien (Hakim Jemili), installé au Sénégal depuis quinze ans au côté de sa copine Aminata, fait soudain face à des problèmes de visa et se voit renvoyer en France, son pays natal. Avec l’aide du cousin de sa compagne, Sékou (Ahmed Sylla), arrivera-t-il à s’organiser un passeport sénégalais à temps pour la naissance de son premier enfant?
Adrien s’est parfaitement intégré au Sénégal où il mène un petit restaurant au bord de la mer avec sa femme Aminata. Tout le monde le connaît et l’accepte comme l’un des siens, il porte le tricot de foot sénégalais avec fierté, il plaisante en toute complicité avec les pêcheurs et les petits vendeurs de rue. La vie est belle sous le ciel africain, pleine de couleurs et de rires – jusqu’au jour où deux agents de police le mènent avec eux. Le problème : les règles d’immigration ayant changé, il nécessite un passeport sénégalais afin de pouvoir continuer à y vivre. Faute de ces papiers, Adrien se voit renvoyer en France avec le prochain vol.
Les Sénégalais, qu’il aborde et qui désirent tous un passeport français, éclatent de rire lorsqu’ils entendent sa demande bizarre, mais lui conseillent d’aller chercher un certain Monsieur Ibrahima à Paris. Peut-être qu’il pourrait l’aider…
L’aide que sa belle-famille a organisée pour lui, Sékou alias Cédric, ne pourrait pas être plus différente. Si Adrien mène une vie relaxe et que les Sénégalais l’ont (apparemment) accueilli chaleureusement, Sékou cherche encore la reconnaissance en France : il a tout fait pour s’intégrer en France et pour se faire pleinement accepter par les Français de souche au point qu’il renie ses véritables origines devant sa patronne, gérante d’une compagnie commerciale qui vend des produits du terroir, pour qui Sékou s’appelle Cédric et vient d’Arcachon.
Ambitieux et studieux, Sékou a assuré une vie modèle pour lui et sa petite famille, sa femme et ses deux enfants. Ils vivent dans une maison avec jardin, côte à côte avec les autres familles françaises. Il vante les spécialités culinaires françaises, s’habille élégamment, boit du bon vin, parle un français impeccable et rien, sauf la couleur de sa peau, ne révélerait ses origines africaines. Mais en 2024 le racisme règne encore en France, ce qui fait que, après des années d’expérience, Sékou doit toujours travailler comme simple commercial au téléphone jusqu’au jour où sa patronne lui annonce que son collègue de travail (blanc) et lui doivent aller séparément en régions pour signer des contrats avec les petits producteurs locaux. Celui qui ramènera le plus de contrats pourra rester dans l’entreprise. Et quel client, pense Sékou, signera le contrat d’un Noir s’il peut choisir celui d’un Blanc?
« On a d’un côté ce jeune homme blanc qui a fait sa vie au Sénégal et qui met tout en œuvre pour retourner chez lui et, aux antipodes, un garçon noir qui a du mal à assumer ses racines antérieures. » — Ludovic Bernard
Surpris de voir un Blanc sortir de l’aéroport (plus tard au téléphone avec sa mère : « Tu savais qu’il est blanc? »), Sékou voit rapidement l’avantage que pourrait offrir Adrien : si ce dernier l’accompagne lors de son tour de France et se fait passer pour lui, Sékou l’aidera à obtenir illégalement ses documents sénégalais. Adrien hésite – le temps presse puisqu’Aminata est pratiquement sur le point d’accoucher –, mais faute d’autres options il accepte le deal. En route pour leur premier client, un fromager, Sékou prie Adrien qui adresse tout le monde comme « frère » ou « cousin » d’adopter une langue plus formelle et d’« arrêter avec tes trucs d’Africains », soit de parler « le blanc ».
Adrien déteste son pays d’origine où tout est si tendu et personne ne se dit bonjour. Sékou, bien que de peau noire, lui semble bizarre avec son jeu « blanc » : « Il est quand même bizarre, ton cousin. Je l’aime bien, mais il est comme un peu blanc dedans… » L’authenticité d’Adrien est opposée à l’inauthenticité de Sékou qui adapte son comportement pour que ses clients l’aiment et lui fassent confiance. Chez les clients, le quiproquo fonctionne plus mal que bien – Adrien, peu motivé et sans aucune connaissance des produits du terroir, ne convainc pas dans son rôle de commercial tandis que Sékou, le véritable expert et honnêtement passionné des produits, se présente comme assistant et se tient à l’arrière-plan. Ce qui rend la situation encore plus difficile : le concurrent est à leurs trousses, avec beaucoup de contrats dans sa poche, et pire encore, il a détecté et dénoncé leur petit jeu à la patronne…
Si Adrien est amené à assumer son origine française lorsqu’ils arrivent à Uzès, le lieu où habitent ses parents et où il devra confronter la tristesse de sa mère et le racisme de son père, l’évolution identitaire de Sékou est déclenchée par la rencontre de la fabricante de confiture Caroline.
Cette dernière refuse de signer le contrat et de renoncer à ce que sa confiture porte son nom de famille – seule trace de sa mère souffrant d’Alzheimer – et préfère gagner moins, mais rester indépendante, puisque : « L’identité n’a pas de prix. » Cette rencontre pousse Sékou à remettre en question ses propres déguisements identitaires et à oser afficher sa « vraie » identité…
Ici et là-bas, comme le titre l’indique, travaille avec des antipodes : la France et le Sénégal, le blanc et le noir, le rigide et le décontracté, l’authenticité et le mensonge, la vraie et la mauvaise identité… L’inversion des rôles crée, certes, quelques scènes très drôles et le duo fonctionne visiblement très bien. Le choix du décor souligne à merveille l’évolution des deux protagonistes : si au début Adrien porte toujours son tricot sénégalais et Sékou son costume noir comme deux drapeaux non officiels, leurs vêtements finissent par se ressembler au fur et à mesure que le film avance. Pareil pour la musique : les chansons populaires françaises que Sékou vénère en route laissent, vers la fin, place à des chants africains.
Les deux identités peuvent donc coexister. Or, il existe toujours plusieurs identités, plusieurs réponses à la question « Qui suis-je? ». Ici et là-bas est un film qui nous fait passer un bon moment tout en soulevant certaines questions sur les problèmes qui existent encore aujourd’hui dans les pays d’immigration. Mais il ne prétend pas aller dans la profondeur des choses et montrer la complexité psychologique et sociale des personnages. J’aurais souhaité qu’il l’essaie, au moins.
Ici et là-bas est présenté au Festival Vues d’Afrique, les 3 et 5 avril 2025. Il s’agit du film d’ouverture.
Bande-annonce
© 2023 Le petit septième