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Les jours heureux - Une

[FNC] Days of Happy – After a Difficult Period

« Pourquoi tu t’accroches si ça ne te fait pas de bien? »

Les jours heureux - Affiche

Chloé Robichaud aime les femmes fortes, avec du caractère naviguant dans un océan d’évènements et d’émotions. Oui, Chloé Robichaud, aime mettre en scène des femmes de tous âges faisant face à des défis et cassant des codes préétablis. Que ce soit Sarah préfère la course (2013) ou encore Pays (2016), la réalisatrice aime montrer des femmes regardant leurs défis droits dans les yeux, quitte à s’aveugler, quitte à se perdre… pour mieux se retrouver? 

Les jours heureux, dont il est question dans ces lignes, ne déroge pas à la règle. La metteure en scène nous chronique l’histoire d’Emma (Sophie Desmarais), jeune femme cheffe d’orchestre à qui, prédit-on un avenir musical radieux naviguant entre sa relation un peu plus compliquée avec son père (Sylvain Marcel), sa relation — pas tout à fait relation — avec sa blonde Naëlle (Nour Belkhiria) et sa détermination à devenir cheffe d’orchestre.  

C’est une partition de la vie d’Emma en 3 actes se déroulant sur 4 mois qui chavirent au gré de 3 morceaux classiques.

Mozart symphonie numéro 40, 1er mouvement 

Emma et sa musique, telle la symphonie de Mozart, est connue par tous. Généreuse, pleine de vie, guidant la jeune femme toute sa vie et donnant un sens à celle-ci. Emma vit pour la musique, elle veut imposer sa musique que ce soit dans sa vie ou dans l’orchestre qu’elle dirige. Oui, mais voilà, le lien qui les unit est dépeint comme trop scolaire, trop technique à faire phagocyter les émotions. La jeune cheffe n’arrive pas à émouvoir, à impressionner ni Sévigny (Vincent Leclerc) son mentor, ni les hauts placés de l’OM. 

Les jours heureux - Mozart symphonie numéro 40
Emma (Sophie Desmarais) et Sévigny (Vincent Leclerc)

Telle la partition de Mozart, le premier tiers est traversé par un élan d’urgence et de détresse, souligné par la caméra à l’épaule nerveuse au plus près d’Emma et le montage découpant, parfois beaucoup trop, l’action. Pourquoi Emma n’arrive pas à émouvoir? Que veut-elle exprimer via sa musique? Que veut-elle nous faire ressentir?

Schoenberg : La Nuit transfigurée

À l’image de la dissonante Nuit transfigurée, le lien entre Emma et son père est intense, sournois, fait de sursaut, de balbutiements plongeant dans cette nuit transfigurée par la pluie où Emma crie toute sa colère à travers le téléphone. C’est une histoire de filiation toxique, d’amour haine, ou le mutisme prend la place des expressions des sentiments (on y revient toujours). C’est une relation où l’un vit par procuration à travers sa fille et l’autre cherche désespérément son approbation paternelle. 

Les jours heureux - Schoenberg

C’est une histoire décrite à l’écran par des dialogues en forme de coup de gueule dans les loges, par des plans beaucoup plus larges pour souligner la distance qui sépare les deux protagonistes ou par des inserts sur les regards se perdant dans le visage de l’autre. Robichaud soulève la question de la responsabilité de détachement, à qui revient la charger de s’en délier? Qui a plus besoin de l’autre? Comment faire évoluer les relations intra-familiales? Que sont les dommages collatéraux? En mélangeant le travail et la famille, Robichaud tente de créer un terreau fertile à l’identification, à ce que cette tension malsaine sonne authentique. Pour au final nous poser la question, ne faut-il pas parfois s’éloigner pour mieux revenir?

Mahler symphonie numéro 5 

Naëlle a besoin de temps, pour réfléchir pour expliquer à son fils (et surtout à sa famille et son ex) sa relation avec Emma. Oui, l’amour a besoin autant de temps que Mahler pour écrire sa symphonie alors qu’Emma en veut plus quitte à ce que le lien mêle le trivial et le sublime, la raison et la passion au tempo adagietto

Les jours heureux - Mahler

La réalisatrice, quand elle se penche sur cet arc, choisit toujours de les mettre toutes les deux dans le cadre sans jamais les séparer, comme si l’une exprime les limites de l’autre (Emma colérique vs Naëlle calme, Emma s’assumant Naëlle pas tout à fait, etc.), comme si pour aimer il faut souffrir? La mise en scène se veut plus organique et laisse l’alchimie s’installer entre les deux actrices.

Musicalité et sensorialité 

« Je voulais réaliser un film sur le déploiement des émotions, la musique classique était toute disposée à nous faire vivre la courbe dramatique d’Emma. La musique est un langage universel, qui génère facilement l’engagement du spectateur. »

Chloé Robichaud 

Les jours heureux se veut être avant tout une expérience émotionnelle. Mais in fine, le film y arrive-t-il? Arrive-t-il à articuler son message? Arrive-t-il à nous communiquer ses émotions justement? 

Réponse : Pas vraiment. 

Qu’on s’entende. Prises isolées les thématiques soulevées par le film, entre la pression de la performance, la relation compliquée père fille vénéneuse et les problématiques sous-jacentes par le couple Emma et Naëlle rendent le tout très contemporain. Mais le tout, dans sa manière d’imbriquer ces segments, sonne faux. Le film se veut être une expérience intuitive et sincère, mais n’y arrive pas tant que ça. Les partis pris de mise en scène me paraissent trop limités. 

« Aux yeux d’un être humain, les actes d’autrui font sens, ils sont porteurs de significations, donnent une indication sur les intentions de la personne, guident l’interaction en définissant des gestes à imiter, à approuver ou à vilipender, ils sont aussi l’occasion d’histoires à raconter » 

Florent Levillain, Elisabetta Zibetti

À mes yeux, le film manque de sens et d’intuitivité justement. Il n’arrive pas à me faire ressentir cette sensation de confusion qui règne chez Emma, cette confusion qui est censée la mélanger dans ces choix musicaux, ou qui est à la limite censée remettre en perspective sa relation houleuse avec son père. Le film est trop propre pour exprimer la pagaille, les séquences sont trop montées pour nous immerger dans la tête de la protagoniste. Les dialogues un peu trop éculés annihilent la dimension d’une romance déchirée du couple Naëlle-Emma. La mise en scène bute quelque peu dans sa manière de traiter les relations familiales toxiques. Le long métrage me parait très compartimenté dans sa manière de développer ses différentes dimensions. Je regarde Emma passer d’une problématique à une autre, là où elles devraient s’entrechoquer pour créer l’ébullition qui justement jaillira via la musique. 

Les jours heureux - Musicalité
Naëlle (Nour Belkhiria) et Emma

« Au cinéma, la musique accède directement à l’imaginaire du spectateur. Le divertissement que le cinéma fournit permet au spectateur de douter de ce qu’il voit. Il sait pertinemment que ce qui se passe à l’écran est imaginaire. Mais s’il peut douter de la réalité du récit, il ne peut douter de l’émotion qu’il ressent. […] Puisque la musique agit inconsciemment, le spectateur la ressent et la vit avec intensité. Dès lors, une fois ému, le spectateur ne peut plus reculer dans son investissement, car l’émotion cause un niveau de croyance qui inhibe les défenses rationnelles et lie le spectateur au spectacle » 

Jeanne Deslandes

Dans le film, la musique classique joue très bien son rôle de transmetteur d’émotions et fait même en sorte de chapitrer l’histoire. Mais selon moi, la musique cache un peu trop les faiblesses mentionnées plus haut. C’est vraiment dommage que la musique classique dans Les jours heureux se délimite à jouer son rôle, mais ne forme pas un tout avec le reste des éléments de l’histoire. 

Des jours heureux sont à venir 

Ce qu’a essayé de faire Les jours heureux est bon, mais pas assez bon pour représenter ce qu’il voulait représenter. Ce qu’a essayé de faire Chloé Robichaud est honnête et sincère. Mais dans le film, son honnêteté s’est transformée en faiblesse. 

P.S.: J’espère que le film ne se coltinera pas la comparaison avec TAR.

Les jours heureux est présenté au FNC les 6 et 11 octobre 2023.

Bande-annonce  

Technical Sheet

Original Title
Les jours heureux
Duration
118 minutes
Year
2023
Country
Quebec (Canada)
Director
Chloé Robichaud
Screenplay
Chloé Robichaud
Rating
6.5 /10

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Technical Sheet

Original Title
Les jours heureux
Duration
118 minutes
Year
2023
Country
Quebec (Canada)
Director
Chloé Robichaud
Screenplay
Chloé Robichaud
Rating
6.5 /10

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